Plus haut que les flammes, de Louise Dupré

Plus haut que les flammes, de Louise Dupré

Plus haut que les flammes, de Louise Dupré

La danse de la vie

« À quoi sert la poésie? » : c’est la question souvent posée par ceux qui ne la lisent pas — ni n’ont généralement aucun intérêt à la lire. Question à laquelle, formulée dans ces termes, on ne peut répondre que de cette façon, à mon avis : « Pour servir, elle ne sert à rien …, mais c’est précisément pour ça qu’elle est si importante. Les choses les plus fondamentales de la vie ne servent à rien. » Pour le dire comme les Rolling Stones, c’est juste de la poésie, mais on aime ça…, ça fait battre notre(s) cœur(s) plus vite, ça élargit notre(s) pensée(s), ça réveille nos passions, ça allume nos sentiments et éclaire le monde — les mondes, en réalité.

Plus haut que les flammes, de Louise DupréCependant, si l’on croit encore qu’il n’y a que l’utilitaire qui soit intéressant, il serait bon de se plonger dans les vers poignants de Plus haut que les flammes, par Louise Dupré, Éditions du Noroît à Montréal et Éditions Bruno Doucey à Paris (en catalan, Més amunt que les flames, Cafè Central / Eumo Editorial, traduit par Lídia Anoll) : on comprendra, dès les premiers vers —« Ton poème a surgi / de l’enfer »—, que la poésie n’est peut-être pas —ou ne peut être— précisément utile, mais qu’elle est —ou, du moins, peut être — nécessaire.

Nécessaire, au départ, pour l’auteure elle-même, qui a été profondément ébranlée lorsqu’elle a visité les camps d’extermination polonais d’Auschwitz et de Birkenau, et cela lui a pris du temps —« (…) et ton regard / de grande brûlée / c’est venu / à n’en plus pouvoir »; « tu as fait tes classes / à l’ombre du diable // bien avant d’apprendre / à prononcer un enfer // fumant encore / sous les consonnes impossibles / de son nom »— pour intégrer cette expérience douloureuse insupportable — « il y a des histoires / que tu ne veux pas / lui raconter »; « tu te demandes // si c’est piété ou mensonge // de garder les lèvres / bien soudées / sur la douleur »; « la douleur est un cancer / qui ronge / jusqu’à la défaite derrière »— et en témoigner, de manière cathartique, par la poésie.

Plus haut que les flammes, de Louise DupréUne catharsis qui, heureusement, n’est pas tant individuelle que collective; ce n’est pas l’affaire (ou, pour être plus précis, pas seulement) de la poétesse québécoise —« tu n’es pas seule »—, mais de l’humanité, de l’humanité tout entière : avec ce long poème, elle exprime non seulement sa douleur (et son deuil, deux concepts inséparables, dans ce livre), mais la douleur des hommes et des femmes de partout, dont elle rend compte par sa parole : « comme si le monde tout à coup / s’appuyait sur tes épaules / avec ses biberons cassés ».

C’est l’affaire de ces hommes et femmes qui, depuis le début des temps —« la Terre a connu / plus de désastres / que de bénédictions »—, sont nés et ont vécu dans la douleur, car « c’est le monde / et sa folie » et donc quand vous avez « à côté » un enfant « que (vous) n’attend(iez) pas », « né de la douleur / comme d’une histoire sans merci », un enfant qui « parfois pleure / de toutes ses larmes », quand ce que vous voudriez serait « le voir / rire/ de toutes ses larmes », ce qu’il vous faut savoir —plus que de savoir si c’est correct ou non — c’est si vous avez bien fait de lui donner naissance.

Le grand doute, insupportable, n’est donc pas que, comme l’a dit Adorno, « écrire un poème après Auschwitz est barbare », mais, ce qui est beaucoup plus grave, beaucoup plus dramatique, beaucoup plus insupportable — et, à plus forte raison, pour les mères, qui ont porté les enfants dans leur ventre—, que c’est peut-être une barbarie de mettre les enfants au monde, alors que la douleur est, peut-être, la constante la plus immuable de toute l’histoire de l’humanité: « la histoire est laide / et tu le sais // l’histoire est rapace ».

Le poème de Louise Dupré parle des horreurs des camps de concentration hitlériens —« à Auschwitz, on exterminait des enfants »—, mais (et là réside une bonne partie de sa profondeur) il ne parle pas seulement de la folie génocidaire barbare nazie, mais, métaphoriquement, de toutes les barbaries, du Mal et de la Douleur, en général, comme concepts : « en apprenant la leçon / du bien et du mal ». Et c’est précisément pour cette raison que les fréquentes références bibliques, plus ou moins explicites, sont incontournables —« du petit garçon / sauvé des eaux »; « les créatures // nées d’un peu d’argile / et de côtes »—, parce que le Mal, la Douleur (et la peur qui en découle), nous ont accompagnés depuis le début des temps : « elle est très vieille / ta douleur ».

Cette peur a atteint des limites insupportables —« les mères ne savent pas / quelle violence / achèvera leurs enfants » — quand la poétesse a vu (et nous le faisons maintenant à travers ses mots), de ses propres yeux, « un enfer d’images /fouillant la poussière / des fourneaux », où « des fils / […] n’ont pas survécu / à leurs bourreaux ». Par conséquent, les mères ont besoin de croire —« les mères ont la foi » —, il leur faut « dessiner / des jets d’eau vive // des chats qui naissent / neuf fois de leurs cendres »; elles doivent avoir « des calculs verticaux / pour reposer la douleur », elles ont besoin, si elles ne veulent pas (finir de) devenir folles, de construire « des ponts-levis, des îles / improbables // des échelles / plus hautes que les flammes ».

Et non pas pour elles-mêmes, mais pour leurs enfants et pour ceux à venir : « il faut des jardins / d’enfance / pour secouer le présent ». Parce que, bien qu’elles sachent très bien qu’elles cherchent « une réponse / qui ne vient pas », qu’elles ne l’atteindront pas et que celle-ci ne les servira pas, elles n’arrêteront pas de chercher avant de trouver, où soit-il et quel qu’il soit, « quel havre promettre / à l’enfant près de toi // quelle eau pour la soif / et les mots ».

Bien que cette extradouleur —« sobresdolor », pour employer le mot si juste du grand poète valencien Ausiàs March— si forte qu’elle ait éprouvée à Auschwitz et Birkenau, bien que le choc et le bouleversement décisif dont elle avait souffert à cause de ce qu’elle y avait vu, « les yeux brûlés vifs », l’ait conduite d’emblée au silence, elle a eu besoin d’y revenir une fois le choc passé. Il lui fallait, à elle, dire l’indicible, il lui fallait tremper sa plume dans son cœur pour l’exprimer, afin de partager les émotions incontrôlables qu’elle ressentait.

Elle en avait besoin parce que « la mémoire des morts » l’exigeait. Mais surtout parce que « l’enfant est une soif d’or / qui éclabousse le paysage // il t’entraîne [et] il te force / à marcher », et il fait s’« ébranler/ les parois indestructibles / de ta peur ». Parce que « dans tes bras / il y a un enfant qui te regarde // et même sans bravoure / tu deviens une femme / de courage // une femme de fenêtres ouvertes // capable de déborder / le jour ». Parce que « une seule caresse / de l’enfant // peut déjouer / ne serait-ce qu’un instant / le monde et sa douleur ». Et pour lui, et seulement pour lui, « tu oublies / l’interminable liste des bûchers // […] suspendue à l’idée / qu’il n’est trop tard / pour l’impossible ».

Le résultat est ce livre incisif écrit avec des mots simples —« les mots en chute libre / dans les images »—, précis, clairs —«habile / à fabriquer du jour »—, surgis de la vision directe de l’enfer —« champs, camps, cadavres / et les corps disloqués »—, qui vous accable et vous réduit au silence pendant que vous le lisez. Mais qui finit par être, aussi difficile que cela puisse paraître, un chant à la vie — « il vient de si loin / que tu crois/ aux miracles »; « il suffit d’un tout petit passage / creusé dans le noir // […] une fine lueur qui laisse / valser les ombres »; « mais tu danses // avec l’enfant et l’espoir fou »— beau, courageux et plein d’espoir : « la vie est la vie »; « la vie est partout »; « un mystère / qui t’implore / en riant / de continuer / à danser ».

Je pourrais, bien sûr, continuer à partager avec vous ma vision de ce livre poétique, car il est aussi infini qu’inépuisable et, à chaque nouvelle lecture, il s’approfondit de plus en plus, mais je pense que la meilleure chose que vous pouvez faire est de laisser tout de suite ce compte rendu — maladroit et limité, en comparaison du livre de Louise Dupré — et vous y plonger. Sa lecture vous laissera une (vive) empreinte. Je peux vous le garantir.

jeudi, 1 du Juliet de juny mmxx

© Xavier Serrahima 2020
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Author: Xavier Serrahima

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